David Bendayan
Voyage d'Alexandre Dumas à Tanger

Ainsi que je l'ai raconté ailleurs, parfois l'après-midi, à la sortie du lycée, je me rendais chez ma grand-mère maternelle. Elle habitait une petite maison plaisante, située dans une impasse de la Vieille Ville. J'enfilais donc une longue ruelle qui se déployait autour du labyrinthe de la médina.

Je m'arrêtais devant la minuscule pâtisserie espagnole et le vent frais m'apportait le parfum sucré des tocinos de cielo. Je jetais un regard furtif dans la boutique du marchand de charbon, antre dantesque qu'imprégnait la poussière noire et grasse de l'anthracite. Au comptoir de la taverna d'où émanait une odeur aigre de vin, des groupes, debout, offraient des tournées en gesticulant, en crachant, en toussotant.

Soudain, mon regard tombait sur une plaque bleue, rouillée, fixée sur une muraille vénérable. On pouvait y lire avec difficulté Alejandro Dumas. Tel était le nom de cette ruelle circulaire. Immanquablement, les mêmes interrogations m'assaillaient. Que venait faire dans cet Orient le jeune Gascon, d'Artagnan ? Quel lien unissait le vaillant Dantès à cet univers surgi des Mille et Une Nuits ? Mystère. Et puis, les années passèrent. J'émigrai. J'oubliai la longue rue étroite, j'oubliai les échoppes, j'oubliai la plaque bleue oxydée.


Suite à la publication de mon livre, un ancien camarade de classe, retrouvé grâce à Internet, cet outil magique, devait me suggérer la lecture du récit de voyages d'Alexandre Dumas en Afrique du Nord, récit intitulé Le Véloce.

En 1846, notre auteur s'embarque à Cadix à bord du Véloce, vapeur mis à sa disposition par le gouvernement français qui cherche à promouvoir la colonisation. Dumas se rend d'abord sur la côte marocaine, touche ensuite la Tunisie et termine son voyage à Alger. Le Véloce est une chronique intéressante à maints égards. Bien entendu, ce qui nous interpelle, nous Tangérois, ce sont les pages consacrées à notre ville natale.


L'analyse du texte, forcément superficielle faute d'espace, privilégie une approche thématique afin de mieux cerner la vision tangéroise de Dumas.


Le débarquement

C'est à la tombée de la nuit que le Véloce mouille dans la rade. " La ville des sept mille habitants " dort. A l'aube, lorsque le soleil éclaire le cap Malabata et que la cité se profile à l'horizon, notre auteur, à l'encontre d'autres voyageurs qui s'extasient devant la beauté de l'emplacement, se contente d'évoquer " la silhouette crayeuse entre le sable doré de la plage et la cime verdoyant des montagnes ". Bien que brève, cette phrase résume bien le site : la plage dorée encadrée par la masse blanche de la Kasbah et la douce verdure des collines.

Faute d'aménagement portuaire et comme l'eau est basse [Souvenez-vous. On avançait dans la mer sans perdre pied alors que le rivage s'éloignait de plus en plus...], une barque, envoyée par le consul de France, vient chercher Dumas et se dirige au pied du Scharff (sic) vers l'embouchure de l'Oued Echak. [En fait, le nom exact est Oued El Halk]. Se déroule alors une scène cocasse et classique : un des matelots transporte en terre ferme Dumas sur son dos. [Mon grand-père paternel évoquait parfois ce débarquement épique en chaloupe, au milieu de passagers serrés les uns contre les autres, parmi les bagages et les colis, balancés et trempés par la houle que déversait sur eux des masses d'eau !]


Les Arabes

Avant même de débarquer, Alexandre Dumas nous livre un discours où transparaissent les préjugés culturels de l'époque. Il écrit : " Ce matin, tu quittes un pays ami, ce soir tu touches un pays hostile " et plus loin, " race d'hommes en tout opposé à ta race ". Toutefois, au contact de la population, son regard va changer. Il loue la fierté, la noblesse qu'il décèle chez le vendeur, le commerçant ou le mendiant en ces termes: " Chez eux, la dignité est dans l'homme, cette image de Dieu " et d'ajouter " l'Arabe est sultan chez lui ". On a droit, au cliché incontournable de la voix sonore et impérative du muezzin qui appelle à la prière. La description d'une " école mauresque, école bien simple, sans papier, encre, ni plume " témoigne du don d'observation de notre écrivain.


Les Juifs

On évalue à environ un cinquième de la population le nombre de Juifs. L'arrivée de David Azencot (sic), drogman au consulat de France, sert de prétexte à Alexandre Dumas pour se livrer à des jugements sur la condition des Juifs, jugements où le dénigrement et l'éloge alternent. Revenons à David Azencot. Interprète auprès du consul de France, il succède probablement à Abraham Benchimol qui avait guidé Eugène Delacroix en avril 1832. "David... personnage privilégié... homme unique avec [qui] on aura les rêves" se métamorphose en une sorte de magicien capable d'exaucer tous les vœux et de surmonter tous les obstacles. De plus, véritable Ali Baba, sa maison renferme une sorte de caverne où s'entassent des trésors fabuleux " plats de cuivre ciselés, coffre de nacre, sabres, poignards etc... " qu'il propose à son hôte à des prix abordables. Il pousse même la sollicitude jusqu'à convier notre auteur à des noces juives. Il s'agit, en fait du " jour du Hennah ". Cette cérémonie nous vaut un tableau fort intéressant au point de vue anthropologique par la multitude et la précision des rites décrits, tels les costumes, les " canciones " et autres pratiques. Mais, je ne m'attarderai pas là-dessus car cela n'est pas mon but.


La ville

Nombreux sont les voyageurs qui ont été séduits par l'exotisme de la ville, le parfum de la montagne ou le chant de la mer. Cela a donné lieu à une abondante littérature. A cet égard, il faut convenir que la relation de voyage d'Alexandre Dumas est plutôt décevante, car imprécise et rapide. Mais il ne faut pas lui en vouloir puisqu'il n'est resté que deux jours à Tanger. Cependant, certains détails méritent notre attention.

En premier lieu, les maisons. Elles sont " blanchies à la chaux, sans autre ouverture sur la rue que l'ouverture des portes ". Ces deux observations sont récurrentes dans la littérature tangéroise de l'époque. D'une part, la blancheur de la ville, dite Tanger la blanche, et d'autre part, l'absence de fenêtres comme si la cité vivait en vase clos.

Ce qui le frappe également, comme la plupart des voyageurs, " c'est le quartier des consulats, tous rapprochés les uns des autres et reconnaissables à leur drapeaux ". Et de citer " onze bannières " qui préfigurent l'internationalisme de la ville. [Le sultan d'alors, jugeant la ville trop " néfaste ", avait transféré à Tanger toutes les résidences consulaires du pays. Celles-ci étaient regroupées autour du Petit Socco.]

La médina est si labyrinthique que Dumas est " embarrassé de dire où est la maison de David Azencot ". Il précise : " nous descendîmes la place du Marché, nous prîmes une petite ruelle à droite que nous montâmes sur le pavé rendu glissant par l'eau d'une fontaine ". Il s'agit probablement de la rue Tuajin. [La fontaine publique, adossée à une muraille qui fait face aux Siaghins est toujours là.] Or, cette rue mène à une autre, longue et circulaire, la rue... Alejandro Dumas.


Ainsi, semblable au " sésame, ouvre-toi " du drogman, la lecture du Véloce avait ouvert magiquement les écluses de ma mémoire et des souvenirs remontaient du fin fond de l'oubli. Je revoyais ma grand-mère avec qui je partageais des moments merveilleux. Je revoyais la vitrine où la pâtissière rangeait les meringues immaculées, la minuscule et sombre échoppe du marchand de charbon, les tables de la taverne d'où montait une odeur tenace d'alcool. Mais, soudain, une image me revint avec insistance : une plaque de rue, des caractères presque illisibles, un nom Alejandro Dumas.

Je compris alors... L'interprète avait-il usé de son influence pour baptiser ainsi la rue où il demeurait ? Qui sait ? Il reste que le mystère qui se présentait à moi, il y a bien longtemps, lorsque je suivais cette rue, le mystère était enfin éclairci.