David Bendayan
La Prague juive : un certain regard

Article rédigé pour la revue La Voix séfarade (Montréal)

Été 2010. Ville séduisante par ses toits rouges, ses coupoles vertes et ses lamelles d'or, Prague est la juxtaposition de plusieurs villes : La Vieille Ville, la Nouvelle Ville et le quartier juif appelé Josefov. Curieusement, mon premier contact avec la présence juive eut lieu, loin de l'ancien ghetto, au pied d'une tour emblématique.


L'horloge astronomique. C'est la principale attraction de Prague avec son flot continu de touristes. Sur le côté figurent quatre statuettes allégoriques censées représenter les maux de l'humanité. L'avarice est symbolisée, sans surprise, par un juif au nez crochu qui tient une bourse. Chaque fois que les heures sonnent ces figurines s'animent et le commerçant agite sa bourse. Certes, dira-t-on, il ne s'agit là que d'un stéréotype médiéval (l'horloge a été réalisée au 15ème siècle) chargé de véhiculer des croyances ancrées dans la mémoire populaire. Hélas cette image archétypale du juif usurier continuera de perdurer au-delà du Moyen-Âge entraînant avec elle la désolation. Mais trêve de digressions! Partons sans plus tarder à la découverte du Josefov. Ici, je dois prévenir le lecteur que cet article ne prétend pas faire l'inventaire exhaustif de la Cité juive. Il répond à des goûts, des intérêts, des coups de cœur bien subjectifs.

Le labyrinthe de ruelles obscures et insalubres évoqué par Kafka n'existe plus. La Cité se présente comme un espace bien aménagé aux façades richement décorées, traversé d'artères animées. Comme l'indique le Guide vert, mon vade-mecum, entre 1895 et 1913, le Conseil municipal lance l'asanance ou assainissement visant à raser le ghetto. Dirigeons-nous donc vers la Vieille-Nouvelle synagogue, la plus ancienne d'Europe.


La Vieille-Nouvelle synagogue. À l'entrée, la surprise m'immobilise. Il faut descendre des marches avant d'arriver au vestibule presque souterrain. L'extérieur, comme enfoncé dans la terre, baigne dans un clair-obscur oppressant. Un décor simple, austère accentue cette impression d'étrangeté. Assis sur un des bancs de pierre situés contre le mur, alors que je pense à toutes les vicissitudes traversées par la synagogue, une petite femme souriante s'approche et nous demande, dans un français hésitant mais très compréhensible, si elle peut nous faire découvrir les lieux. J'acquiesce avec empressement d'autant que les tours guidés expéditifs et mercantiles n'accordent que quelques minutes à cette visite. Elle commence par attirer notre attention sur la Bimha au cœur de la salle, entourée de hautes grilles gothiques qui semblent la protéger des maléfices du monde extérieur. Une pièce attenante est réservée aux femmes qui suivent le service derrière d'étroites ouvertures sinistres. Au fond, adossé au mur, un siège plus haut, plus majestueux, sollicite le regard des visiteurs. C'est là que prenait place l'illustre et énigmatique rabbin Löw qui façonna dans la boue le Golem, créature destinée à protéger la communauté juive. Il serait illusoire dans le cadre de ce texte de discourir sur cette légende. Toutefois, je voudrais ajouter que ce mythe du Golem, je l'avais déjà rencontré dans mon enfance à Tanger bien que je sois incapable d'en expliquer les circonstances. Peut-être que ma grand-mère, sorte de Shéhérazade, m'en avait fait le récit. N'est-ce pas là justement l'essence de tout mythe? Une histoire sacrée, primitive, aux origines nébuleuses. L'obscurité mystérieuse, la moiteur de l'air m'asphyxient. J'émerge de l'ombre, de l'ombre du Golem. La lumière éblouissante du jour me remet d'aplomb. Mais le répit est de courte durée.


Le cimetière juif. D'après le guide, le cimetière qui renferme 12 000 stèles, est considéré comme le plus ancien d'Europe et près de 80 000 personnes y sont enterrées. Détail macabre : les cercueils ont été "étagés" au fil des siècles, ce qui explique l'ondulation du sol "Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs" écrivait Baudelaire. La promenade se fait le long d'un sentier qui serpente à travers les tombes. Des touristes tentent désespérément de déchiffrer des inscriptions effacées par le temps. Certains déposent au hasard un caillou sur une pierre tombale. D'autre glissent, dans les interstices des stèles les plus vénérées, des petits papiers porteurs de souhaits. Près du haut du mur qui cerne le cimetière, le tombeau du rabbin Löw, pareil à un imposant lit de pierre, est un lieu de pèlerinage et de recueillement, appelant au respect en dépit de la sonnerie intempestive des portables. Sans commentaire. Ma femme semble ébranlée, figée sur place. Il est temps de partir, de quitter ces lieux peuplés de spectres invisibles. On se dirige vers la place de la Vieille Ville d'où monte une clameur assourdissante. Dans la ville de Mozart, les dieux du Mondial triomphent sur un écran géant.


La synagogue espagnole. Le surlendemain, notre parcours nous conduit à l'incontournable synagogue espagnole d'inspiration mauresque. Quel contraste avec la sobriété de la Vieille-Nouvelle synagogue ! La décoration extérieure est somptueuse et évoque l'Alhambra de Grenade. Des motifs végétaux et géométriques tapissent les murs, des stucs dorés recouvrent les nombreux arcs. Tout est arabesques. Il n'est pas surprenant que de nombreux orchestres de musique classique se produisent ici. Écouter Mozart dans un tel cadre doit constituer une expérience tout à fait unique. La synagogue fut construite vers 1867 par les juifs exilés d'Espagne. Étonnamment, je n'ai pas réussi à trouver dans mes recherches, certes bien superficielles, trace de l'arrivée des Séfarades de 1492 à Prague. Il est vrai que les termes "Séfarade" et "Espagnol" sont si galvaudés que tout le monde s'en sert à tort ou à raison. Une galerie surplombe la salle. Elle présente dans un recoin une exposition consacrée à l'histoire des Tchèques. Soudain je sursaute. Des documents terribles témoignent de l'antisémitisme nazi avec son cortège de dévastations : une étoile jaune, la photo émouvante d'une mère et de son fils souriant à l'objectif malgré l'étoile arborée. Cependant ce sont les dessins colorés des enfants internés à Terezin et voués à l'extermination qui nous ont le plus bouleversés. De nouveau son regard est voilé par les larmes. J'y lis l'effroi et le chagrin. C'est insoutenable. Dehors il fait beau, La Vltava scintille sous le soleil et nous invite à la balade le long de ses berges animées.


Non, je le répète, on ne sort pas indemne de cette visite. Malgré la clarté radieuse de l'été, malgré ces douces journées qui s'étirent, la Cité baigne dans une pénombre inquiétante. Cela dit, si vous avez l'heure de visiter Prague ne vous laissez pas enfermer dans le Josefov. Marchez le nez en l'air et admirez la richesse baroque des façades. Vous serez ébloui par les décorations Art Nouveau des édifices. Promenez-vous dans la pittoresque île de Kampa et puis, pourquoi pas ? visitez les splendides églises. Prague est un hymne à l'histoire et à la culture juives, mais avant tout c'est un hymne à la vie.